21 octobre 2013

Les cinq agrégats

J'avais lors de la retraite scientifique posé une question sur les sensations et perceptions, la différence qu'il y avait...  et j'étais resté sur ma faim.

je viens d'avoir une réponse claire grâce à l'exemple concret donné dans cet extrait produit par un groupe sur le bouddhisme de facebook.

Les cinq agrégats
(extrait des Lettres bouddhiques, Prajñānanda, 1969-1971)

Dans ce Dharma, l’individualité est analysée en Cinq Agrégats, cinq composés, cinq groupes, les Cinq skandha, nommément :
- rūpa : la forme
- vedanā : la sensation
- samjña : la perception
- samskāra : les facteurs d’existence, les « confections », les « formés » et « formants »
- vijñāna : la conscience discriminative


Examinons de plus près les cinq constituants ou agrégats formant l’ensemble psycho-physiologique. Ce sont rūpa, forme ; vedanā, sensation, saṃjñā, perception (sam = avec, jñāna = gnose) ; samskāra, les facteurs d’existence faits et faisant (sam = avec, kāra = faire) et enfin vijñāna, la conscience discriminative, qui « connaît », (vi = séparation, jñāna = gnose).


Ces cinq agrégats sont les constituants de l’existence phénoménale : rūpa, la forme, couvre l’ensemble physiologique, corps grossier et corps de prāna, les autres couvrent l’ensemble psychologique connu aussi comme « nāma » dans l’expression « nāma-rūpa » qui caractérise aussi l’ensemble humain.
Il ne faudrait pas penser que cette analyse est « scientifique ». Fort heureusement, car toute analyse scientifique ne peut conduire qu’à un fractionnement toujours plus ténu et finalement à une dissolution mathématique ; elle serait inutile à une ascèse alors que l’analyse bouddhique est essentiellement pragmatique et il nous faut dire notre conviction que dans nulle autre doctrine ne peut être trouvée une analyse aussi simple et pourtant serrant d’aussi près l’édifice humain, tant conscient qu’inconscient.


Ces constituants n’ont, bien évidemment, aucune réalité par eux-mêmes, aucune réalité intrinsèque, ils sont effets et causes d’effets nous voulons ici donner un verset fameux qui exprimera mieux que nous ne pouvons le faire, l’irréalité des constituants :
« Comme un flocon d’écume est la forme,
Comme une bulle, est la sensation,
Comme un mirage, la perception,
Comme le tronc du bananier (1*), les facteurs d’existence,
Comme une illusion, la conscience,
Ceci, le fils des Āditya l’a dit ».


Examinons chacun d’eux :

Sous le groupe « forme » se rangent toutes corporalités, corps grossier, corps de prāna, etc. Cette corporalité est composée elle-même de quatre « grands éléments »(2*).
Sous le groupe « vedanā » se rangent toutes sensations, agréables, désagréables ou neutres. Il faut entendre par sensation, ce qui est senti, ressenti - sans les implications psychologiques qui peuvent suivre les sensations.
Sous le groupe « perceptions » se rangent les résultats des sensations lorsqu’elles sont intégrées par l’esprit ; de même qu’il y a sensation par les six sens, il y a six classes de perception.
Sous le groupe « facteurs d’existence » se rangent les impacts « faits et faisant » des actes délibérés, conscients, qui ont un résultat. On peut les classer aussi en six catégories, chacune reliée à un sens.
Sous le groupe « conscience discriminative » se rangent « les consciences », c’est à dire la conscience reliée à chaque sens, la sixième étant « la conscience de l’esprit ».

Un exemple concret montrera mieux comment fonctionnent en relation ces cinq groupes formant l’individualité : si je dis « j’ai mal à l’estomac » : l’estomac est du groupe de la forme, la douleur, du groupe de la sensation. Elle aurait pu rester sensation pure, sans intégration par la perception, mais je viens de la percevoir (samjña littéralement « avec connaissance »). Et cette perception va induire des samskāra, du groupe des facteurs d’existence : crainte de la mort par exemple. Cette crainte, formée par la perception, va former la suite de mon existence, la modifier, par exemple intensifier l’ascèse. Enfin, la conscience discriminative, de groupe de la conscience, d’abord conscience du corps, puis conscience de l’esprit, va sur la base de la perception, cogiter sagement ou follement ; sagement, en considérant comme vides, le corps, la sensation, les samskāra et les consciences mêmes ; follement, en attribuant une réalité à cette douleur et à ses effets.


Voila donc l'exemple concret qui a éveillé ma compréhension, merci aux auteurs de cet extrait et aux animateurs de ce groupe facebook

« Quoiqu’il y ait de forme, de sensation, de perception, de facteurs et de conscience, passés, présents ou à venir, de soi-même ou des autres, grossier ou subtil, loin ou près, on doit comprendre, suivant la réalité et la Connaissance Transcendante » : « je ne suis pas cela, cela n’est pas mien, cela n’est pas moi ».
Un autre exemple.

 
Supposons qu’apparaisse dans le champ de la vue - toutes conditions favorables existant : bon état de l’oeil, lumière, etc. - une forme, que nous supposerons être un enfant. L’image de cet enfant est en fait une réflexion des photons provenant d’une source lumineuse ; ces photons focalisés par le cristallin frappent la rétine. Remarquons tout de suite qu’il y a là une première distorsion, l’image provenant de la forme de l’enfant ne sera pas la même sur toutes les rétines, car chaque organe de la vision est différent ; l’acuité de la vision, la sensibilité aux couleurs, feront que celui-ci n’aura pas la même image que celui-là. A ce stade, il est possible que tout s’arrête ; cet ensemble de sensations lumineuses peut ne pas être « choisi », ne pas être « remarqué ». En effet, à chaque instant, l’oeil, dans son champ visuel, reçoit une grande quantité d’impressions dont la plupart restent inconscientes. Dans ce cas, le processus s’arrête là. Mais supposons encore que cette forme d’enfant soit « distinguée », alors l’impression par la rétine est transmise au cerveau qui « intègre » (le mot est très juste) la sensation et la transforme en perception : « il y a là une forme d’enfant avec telles et telles caractéristiques ». Là encore, le processus pourrait s’arrêter - on verra que c’est le fondement d’une technique de sagesse extrêmement fructueuse - mais pour l’homme illusionné, ignorant, la conscience n’intègre pas impartialement et c’est la deuxième et plus importante distorsion ; cette image, qui devrait rester neutre, se charge de l’impact des samskāra, des facteurs d’existence, d’une charge affective. Faisons une nouvelle supposition. Supposons que l’homme qui voit cette forme ait perdu un enfant. La mort de cet enfant a imprimé en lui de puissants facteurs, le chagrin, parfois la révolte, ont marqué profondément sa conscience. 




Et voilà que la forme perçue réveille ces facteurs ; sa conscience était relativement tranquille avant la perception de la forme, le nouveau moment de conscience est profondément troublé après la perception et ce trouble est générateur d ‘ un renforcement des samskāra. C’est ainsi qu’en dépendance des facteurs d’existence surgit, s’élève une nouvelle conscience discriminative, les facteurs d’existence teintent, affectent, transforment cette conscience qui, pourtant, à l’état normal, coule tranquillement, sans perturbations, sans vagues, comme dans le sommeil profond par exemple, ou dans certains états de méditation tels que nirodha. Plus les samskāra sont forts, plus la conscience discriminera et, en conséquence, plus le malaise augmentera, puisque la tranquillité, la paix est la non-discrimination partiale.

Disons encore qu’un autre énoncé divise l’individualité en seulement deux groupes : nāma rūpa ; nāma comprenant tout ce qui est « esprit » et rūpa tout ce qui est forme.


Enfin, signalons qu’il ne saurait exister un groupe sans les autres ; dans l’exemple du char, on ne peut concevoir le char sans les roues, ou sans la caisse, ou sans le timon, toutefois les roues, la caisse, ou le timon ne sont pas le char. Il en est de même de l’individualité formée par l’assemblage, la combinaison des Cinq groupes. Qu’il manque un groupe et l’individualité n’existe pas, mais chaque groupe n’est pas l’individualité. Il ne faudrait pas attribuer à cette classification un caractère défini, absolu, il ne s’agit que d’un moyen pratique d’agir sur l’individualité par les techniques psychosomatiques.


1* Le bananier n’a pas de tronc solide, il est constitué par la base des pétioles des feuilles
2* Tous les phénomènes peuvent s’analyser en six « grands éléments » (bhūta - dhātu), qui sont : terre - eau - feu - air - ākāsa - conscience. (Nous gardons le terme ākāsa sanscrit car la traduction courante par « espace » n’est pas satisfaisante)

4 commentaires:

  1. Sur les perceptions et grâce au cœur de la Compréhension parfaite, récité tous les matins pendant ma retraite Vipassana , j'ai découvert que le terme "perceptions" y était traduit par " Identification"
    http://fr.wikipedia.org/wiki/S%C5%ABtra_du_C%C5%93ur

    beaucoup plus parlant !

    d'autres traductions parleront même de "discrimination" pour montrer que les perceptions sont très souvent erronées ...
    mais "identification" me suffit

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  2. dans cette page du Bouddhisme Théravada "Comprendre les Khandha pour mieux vivre au quotidien
    http://www.dhammadelaforet.org/sommaire/tiradhammo/khanda.html

    Sur les sensations:
    "la traduction des termes pālis n’est pas parfaitement précise. Par exemple, on parle de « sensations » pour traduire le mot vedanā mais c’est une traduction simpliste car le mot « sensation » est souvent associé au corps tandis qu’ici il y a également une notion de « réaction » liée à la sensation. Il ne s’agit pas de réactions émotionnelles fortes comme le bonheur ou la tristesse, l’extase ou la dépression, mais simplement d’une « tonalité générale » qui est soit agréable, soit désagréable, soit neutre. Tous les états de conscience ont une telle coloration de base. Partout où il y a prise de conscience d’une sensation, il y a un sentiment agréable, désagréable ou neutre qui y est attaché. Le Bouddha a dit : « Si vous êtes conscient, vous avez vedanā. » ..."

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  3. Et sur les perceptions

    "Le troisième khandha est saññā, mot pāli que l’on traduit généralement par « perception » mais, là aussi, il s’agit d’une traduction un peu trop simple. Techniquement, ñana signifie « connaissance » et san représente le lien, la connexion. Donc il s’agit d’une connaissance qui relie ou associe les choses entre elles. Dans la tradition thaïlandaise, on traduit ce mot par « mémoire ». Bien sûr, la perception implique la mémoire car si l’on n’a pas la mémoire des choses, on voit un objet et on se demande ce que c’est. La mémoire nous permet de nous souvenir et de nous dire : « Ah ! C’est un réveil. » Quand on est enfant, on apprend qu’une surface avec deux aiguilles qui tournent est un réveil. Donc mémoire et perception vont de pair. Il arrive aussi qu’il y ait des « distorsions » dans la perception ou bien que l’on regarde un objet et que l’on se dise : « Mais qu’est-ce que c’est ? » On n’a aucune association, aucun souvenir parce qu’on ne l’a jamais vu auparavant."

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  4. autre explication simple et claire sur les 5 agrégats:
    http://www.renaissance65.fr/que_suis-je_.html

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